Par
Masri Feki © Al-Seyassah
(Koweït)
4 août 2007
Pendant
longtemps, on a réservé, parmi les Arabes
eux-mêmes, ce nom à ceux qui se rattachaient
initialement à une des tribus peuplant la péninsule
arabique et ses alentours immédiats avant l’expansion
islamique. Il y avait pourtant de plus en plus d’arabisés,
au plan linguistique, qui ne pouvaient se prévaloir
de cette origine et qui durant des siècles n’étaient
pas perçus et ne se considéraient pas comme
des Arabes. Pourquoi aujourd’hui, tous ceux qui
font usage de la langue arabe seraient-ils considérés
comme des Arabes ?
Si
l’arabisme impose le critère de la langue
comme universellement valable (tout comme l'islamisme
impose le critère de la religion), tous les arabophones
ne sont pas des adeptes de l’idéologie panarabe
(de même que tous les musulmans ne sont pas des
partisans de l'islam politique). Certes, une langue commune
est un facteur d’unité capable de rapprocher
les membres disparates d’une nation donnée.
Mais tout comme la religion n’est pas la caractéristique
d’une ethnie, la langue n’est pas un critère
objectif suffisant pour créer une nation. De nombreux
peuples dans le monde partagent une même langue
sans pour autant constituer une seule et même nation.
En réalité, les Égyptiens ne sont
pas plus arabes que ne sont espagnols les Mexicains et
les Péruviens. Ils ne sont pas plus arabes que
ne sont anglais les Américains, les Australiens
ou les Africains du Sud. Ils ne sont pas plus arabes que
ne sont français certains peuples d’Afrique
noire. Ce qui fonde en réalité la nation,
c’est la référence à une entité
géographique, le partage de mêmes valeurs,
une communauté de convenances politiques, d’idées,
d’intérêts, d’affections, de
souvenirs et de rêves communs. A contre-courant
de toutes les expériences nationalistes venant
couronner des faits nationaux, objectifs et observables,
le nationalisme panarabe est plus le créateur que
la création de la nation arabe.
Le
panarabisme veut que les pays où sont majoritaires
des arabophones, fassent partie d’un espace arabe
unifié et que toute personne arabophone, en dépit
de ses références culturelles et de ses
accrétions historiques, se déclare arabe,
sans équivoques ni réserves. Cette conception
arbitraire de la nation qui veut que l’on soit arabe
malgré soi, pour la simple raison que l’on
fait usage de la langue arabe met à l’écart
d’importants récits historiques et de légitimes
revendications nationales prônés par des
dizaines de millions de minorités non-arabes marginalisées
au sein d’un Moyen-Orient majoritairement arabophone.
C’est sans doute l’expression la plus significative
du caractère impérialiste et prosélyte
du nationalisme panarabe.
Au
moment où émergeait pour la première
fois, à la fin du XIXème siècle,
un mouvement national arabe, il comprenait – pour
ceux qui s’en faisaient les chantres, la péninsule
arabique et le Croissant fertile, mais non l’Égypte
qui n’était pas encore considérée
comme un pays arabe. Il a fallu attendre le coup d’État
de Nasser pour que les Égyptiens apprennent qu’ils
étaient arabes ! Aujourd’hui, au sein de
cette fantaisiste nation arabe représentée
par la Ligue des États arabes, on compte les différents
pays d’Afrique du Nord dont la composante berbère
est souvent réprimée par la force, mais
aussi des pays africains dont les habitants ne sont même
pas arabophones comme la Somalie, Djibouti et les îles
Comores !
Cette
conception aberrante de l’identité, qui porte
préjudice à l'image des Arabes, est en totale
contradiction avec les grandes valeurs arabes et ne représente
aucunement les revendications de la mosaïque culturelle,
ethnique, religieuse et linguistique qu’a toujours
été le Moyen-Orient. Néanmoins, les
élites intellectuelles arabophones du début
du siècle dernier, qui cherchaient à se
défaire de l’emprise d’un Empire ottoman
à l'agonie – ainsi que les puissances mandataires
(le Royaume-uni et la France) qui faisaient cause commune
avec ces nationalistes contestataires – ont trouvé
dans le nationalisme arabe une réponse simpliste
aux revendications identitaires de cette mosaïque
de peuples et de cultures que représente le Moyen-Orient.
Cela
n’a pour autant pas apporté de solutions
équitables aux différents conflits qui continuent
à déchirer la région. Les massacres
et l’arabisation forcée des populations kurdes
en Irak et en Syrie, la persécution permanente
des minorités coptes en Égypte, assyriennes
et chaldéennes en Irak, le harcèlement continu
des dernières communautés juives des pays
arabes de la région (Yémen, Syrie, Irak),
et le recours à la violence, l’intimidation
et la négation culturelle à l’encontre
de toute minorité qui refuse d'être à
la botte du panarabisme exprime le chauvinisme belliqueux
de cette idéologie défaillante.
Ce
n’est pas pour autant qu’il faut rejeter la
légitimité de l’identité arabe.
Le nationalisme arabe (l’arabisme) n’est pas
illégitime en soi, mais la définition extensive
qu’il revendique (le panarabisme) et le dirigisme
culturel restrictif qu’il soutient, dénient
les identités nationales des peuples non-arabes
qui ont adopté l’arabe comme langue nationale,
mais aussi de ceux qui ne l’ont pas adopté
(les Kurdes, les Turkmènes…).
Si
l’intervention militaire en Irak et le renversement
de la dictature ultra-nationaliste de Saddam Hussein a
apporté un quelconque résultat positif,
hormis le déclenchement timide d’un processus
politique démocratique, c’est sans doute
le dévoilement de la grande diversité confessionnelle,
ethnique et culturelle du Moyen-Orient qui
demeure une réalité résiliente. Apprendre
à accepter l'"autre" avec sa différence
et son identité est le défi que doivent
affronter les nationalistes arabes.