Par
Masri Feki © Le
Jerusalem Post
(Israël)
5 décembre 2006
Trois
ans après la disparition de la dictature
de Saddam Hussein et l'euphorie chiite provoquée
par ce bouleversement au Moyen-Orient, le
clivage chiite sunnite devient un facteur
géopolitique majeur dans la région.
Depuis
le déclenchement des hostilités
entre Israël et le Hezbollah, les pays
arabes ne sont pas arrivés à
se mettre d'accord sur la convocation d'un
sommet des chefs d'Etats pour traiter de
la crise libanaise. Empêtrés
dans leurs dissensions et pour certains,
leur fidélité aux Etats-Unis,
ils ont été totalement impuissants.
Ces
alliés arabes des Occidentaux sont
terrifiés de voir la Syrie, après
l'Irak, se jeter dans les bras de la Perse
séfévide. La seconde guerre
du Liban, que ces chefs d'Etat ont discrètement
soutenu en refusant de cautionner le Hezbollah,
a produit l'effet inverse de celui qu'ils
attendaient. Le chef de la milice chiite
pro-iranienne, Hassan Nasrallah, est devenu
l'homme le plus populaire de la région,
y compris chez les sunnites du Caire et
de Riad.
L'axe
irano-syrien fait peur. Les derniers accords
économiques entre les deux pays vont
de la création d'une banque commune
à la construction d'une cité
industrielle, en passant par la concession
des transports urbains syriens à
une société iranienne, qui
va importer 1 200 bus. De plus, à
en croire les journaux arabes, une vague
de conversions au chiisme toucherait de
nombreux dignitaires sunnites syriens. Une
information difficile à vérifier,
mais qui révèle assez bien
l'angoisse des régimes arabes et
la méfiance qu'ils éprouvent
à l'égard de la théocratie
chiite. Mais l'Iran, qui ne se contente
pas d'un vassal syrien aux institutions
vacillantes, commence à tisser sa
toile dans tout le Moyen-Orient.
En
déroulant le tapis rouge au président
irakien Djalal Talabani (et non au Premier
ministre chiite Nouri al-Maliki) - ce kurde
laïque et fervent allié des
Américains - Téhéran
cherche à s'imposer comme acteur
régional incontournable et à
user de son influence en Mésopotamie
voisine. L'annulation du voyage à
Téhéran du président
syrien, Bachar el-Assad, au moment où
se constitue à Amman un sommet informel
rassemblant les sunnites pro-occidentaux
et le président George W. Bush, démontre
bien le caractère discret et timide
de l'axe irano-syrien qui craint un affrontement
prématuré avec les sunnites.
La
visite du président américain
à Amman, devenu lieu de pèlerinage
pour les dirigeants sunnites de la région,
et le passage à Riad de son vice-président
Dick Cheney laisse penser à la constitution
d'un axe sunnite indispensable à
des éventuelles frappes aériennes
contre les installations nucléaires
iraniennes.
Le
Moyen-Orient se bipolarise, avec pour puissances
régionales antagonistes le camp des
pragmatiques, alliés aux Etats-Unis,
(pays arabes sunnites dits modérés,
Turquie), opposés à l'axe
irano-syrien (que représente le Hezbollah
et les alliés de Damas à Beyrouth).
Certains pays de puissance moyenne (middle
power) comme le Yémen et le Soudan
se rapprochent davantage de l'axe Téhéran-Damas,
plus par opposition au camp sunnite guidé
par Le Caire et Riad que par véritable
conviction politique. A Gaza, l'attitude
ambivalente des dirigeants du Hamas vis-à-vis
des engagements pris dans le passé
par l'Autorité palestinienne exprime
sans doute un éclatement interne
lié à cette bipolarisation
globale de la scène politique moyen-orientale.
Il
y a un an et demi, le roi Abdallah II de
Jordanie se disait préoccupé
par la constitution d'un "croissant
chiite" aux portes de son royaume (l'Irak
désormais gouverné par le
parti chiite Daawa islamiya, la Syrie de
plus en plus proche des ayatollahs de Téhéran
et le Hezbollah devenu acteur politique
puissant au Liban). Le souverain hachémite
s'était alors attiré les foudres
des chiites, notamment d'Irak, qui l'ont
accusé de communautarisme. Il y a
trois mois, au cours d'une visite en Californie,
le Premier ministre britannique a été
le premier à parler de "croissant
sunnite" évoquant la nécessité
pour Washington et Londres de rassembler
des alliés au Moyen-Orient pour faire
face à l'axe irano-syrien dont les
fruits amers se font sentir en Irak et au
Liban. Visé par Téhéran
et Damas au même titre que les alliés
arabes de Washington, Israël aurait-il
une part du "croissant sunnite"
? En d'autres termes, un affrontement global
avec l'Iran ne rapprocherait-il pas Israël
du camp arabe dit modéré des
sunnites ? Les mois à venir nous
le diront.