La
Syrie est au centre d’une région
hautement sensible où se déroulent
des conflits interminables : la question
palestinienne, le problème kurde,
le conflit irakien, les tensions syro-libanaises,
les tensions entre la communauté
internationale et l’Iran. Autant de crises
aux répercussions mondiales qui se
déroulent aux frontières syriennes.
Soumis à de fortes pressions internationales,
contesté de l’intérieur, le
régime syrien se trouve face à
des défis de politique intérieure
autant que des défis de politique
étrangère.
Sur
le plan intérieur, la Syrie est marquée
par un taux de chômage élevé,
par une population très jeune et
des résultats économiques
fort peu brillants, malgré les bénéfices
du pétrole qui assurent la grande
partie des revenus de l’Etat. Cette situation
pourrait accroître les tensions internes.
Sur
le plan extérieur, la présence
des forces américaines à proximité
des frontières syriennes (Irak, Arabie
Saoudite) a constitué une menace
directe pour la stabilité du régime
autoritaire de Damas. Citée parmi
les "Etats voyous" dans le discours
sur l’Union du président américain
George W. Bush en janvier 2006, la Syrie
est montrée du doigt par la majorité
des grandes puissances pour son ingérence
négative dans les affaires du Liban
et de l’Irak et pour le soutien qu’elle
accorde à des organisations terroristes
(Hezbollah, FPLP, Djihad islamique, Hamas).
La
présence militaire syrienne au Liban
est devenue véritablement problématique
après l’assassinat de l’ancien Premier
ministre de ce pays Rafic Hariri, le 14
février 2005, alors même que
la résolution 1559, résolution
fondamentale dans la gestion de la crise
au Liban, avait été votée
par le Conseil de sécurité
des Nations unies en septembre 2004. Cette
résolution exigeait le retrait des
troupes syriennes du Liban, le désarmement
des milices dont le Hezbollah largement
soutenu par les autorités syriennes
ainsi que l’organisation d’élections
libres et transparentes en Syrie.
Le
régime syrien, qui persiste dans
son modèle national-socialiste autoritaire,
refuse tant les réformes intérieures
d’envergure que la coopération dans
la région. La Syrie semble vouloir
emprunter un chemin qui vise à la
fois à affirmer son autonomie en
refusant de coopérer avec les Etats-Unis
pour l’Irak, en refusant l’arrêt du
soutien aux organisations terroristes, en
refusant les réformes politiques,
et cherche en même temps à
affirmer un leadership régional.
Mais la Syrie a-t-elle les moyens de continuer
à faire cavalier seul ? Pourra-t-elle
tenir longtemps sans se réformer
?
Pour
l’opposant libéral démocrate
Michel Kilo, "le système syrien
n’est pas réformable. Tout vient
d’en haut et redescend vers la base. Il
repose sur un équilibre fragile fondé
sur la répartition de la richesse
nationale à certains clans et sur
les services de sécurité.
Pour survivre, le régime va devoir
changer mais il est trop tard". En
effet, la Syrie donne l’impression d’être
difficilement réformable : le legs
institutionnel et politique de l’ancien
dictateur Hafez el-Assad (père de
l’actuel président) est lourd. L’emprise
du parti unique Baas, des services secrets
(Moukhabarat), du clan alaouite
(secte chiite) est toujours aussi forte.
Les tentatives d’opposition sont donc maîtrisées
et la société civile n’a visiblement
pas les moyens d’exister.
La
stabilité du régime des Assad
s’est toujours expliquée en grande
partie par la solidité de ses appuis
mis en œuvre aussi bien quotidiennement
qu’en temps de crise. Le régime des
Assad a au fil des années construit
sa stabilité sur trois piliers principaux
: l’armée, le parti Baas et le clan
alaouite. Ces soutiens s’interpénètrent
largement. Ainsi, les Alaouites détiennent
les postes importants de pouvoir dans l’administration
et dans les sphères économiques
(puisque l’économie est nationalisée).
Ils parviennent donc à bloquer toute
tentative de réforme contraire à
leurs intérêts ou susceptible
de remettre en cause leur domination. Les
militaires, de leur côté, sont
très présents au sein du Baas
avec environ un tiers des membres de son
congrès. Les cinq premières
années de Hafez el-Assad au pouvoir
ont d’ailleurs été consacrées
à une politique baptisée "mouvement
de correction" (haraket tas’hih)
durant laquelle le régime s’est employé
à installer une partie de la communauté
alaouite, dont les membres de sa famille,
afin d’asseoir son hégémonie
sur les affaires du pays.
Le
décès de Hafez el-Assad en
juin 2000 a laissé son héritier
Bachar el-Assad face à des défis
considérables : une crise économique,
la mainmise de la vieille garde sur le pouvoir
et les richesses du pays, l’instabilité
irakienne et la non-résolution du
conflit palestinien. Fils de son père,
ophtalmologiste de formation et sans aucune
expérience politique, Bachar el-Assad
n’a pas d’autre choix que de s’accommoder
de l’héritage que lui a laissé
son père.
Les
bouleversements qui ont secoué la
région depuis 2002 et l’intervention
américaine au Moyen-Orient ne mettent
pas la Syrie à l’abri d’une déstabilisation
extérieure. Anecdote intéressante
à ce propos, en 2003, Colin Powell
expliquait que le régime syrien avait
trois doigts – un au Liban, un en Irak et
un en Palestine – et que les Etats-Unis
allaient les couper ! Ainsi et après
29 ans de présence militaire au Liban,
la Syrie achève le 26 avril 2005
le retrait précipité de ses
soldats, sous la pression de la communauté
internationale. De même, il semble
que Bachar pourrait reprendre à son
compte la recherche de son père d’un
équilibre stratégique avec
Israël et avec, à terme, la
perspective de signer, dans des conditions
honorables, un accord de paix, ce qui impliquerait
inévitablement une prise de distance
avec la cause palestinienne. De plus, on
ne peut ignorer le rapprochement entre Damas
et Téhéran, véritable
acte de défiance de Bachar el-Assad
vis-à-vis des menaces américaines
à son encontre [Voir : "La
Syrie et l’Iran, un mariage de convenance
?", Jerusalem Post édition
française n° 811].
Enfin,
il est intéressant de rappeler les
soubresauts récents des relations
franco-syriennes. Le fait que la France,
qui a pendant longtemps cherché à
jouer le rôle de mentor de la transformation
économique et démocratique
de la Syrie, ait rejoint les Etats-Unis
pour l’adoption de la résolution
1559 est symptomatique d’un isolement croissant
de la Syrie sur la scène internationale.
A ce propos, il convient de rappeler que
le président Chirac avait reçu
Bachar el-Assad à maintes reprises,
après mais aussi avant son accession
à la présidence. Il avait
également soutenu directement les
réformes administratives et juridiques,
et la signature d’un accord de partenariat
eurosyrien.
Mais
les difficultés rencontrées
par Bachar el-Assad ne se limitent pas à
la scène internationale. La crise
qui conditionnera probablement la pérennité
de son pouvoir est à la fois économique
et politique.
Sur
le plan économique, des années
de dirigisme économique ont fini
de scléroser le pays dont le taux
de développement est parmi les plus
faibles de la région. Il semblerait
que l’économie syrienne souffre de
trois maux essentiels :
– une économie basée essentiellement
sur les revenus du pétrole et des
produits dérivés ;
– une économie bureaucratisée,
dans l’agriculture où les coopératives
d’Etat restent importantes ; dans l’industrie,
marquée par les conceptions marxistes
de division du travail et l’effort consenti
au profit de l’industrie lourde ainsi que
par une sous-productivité très
importante dans les services ;
– une économie en panne de financement,
le secteur bancaire étant embryonnaire
et maîtrisé par l’Etat.
La
crise est aussi politique. A son arrivée
au pouvoir au printemps 2000, Bachar el-Assad
a promis de "profondes réformes"
politiques et économiques, susceptibles
de "placer la Syrie sur la voie de
la modernité". Certains optimistes
ont parlé d’un "coup d’Etat
blanc" ou d’une "révolution
des jasmins" menée par le président
Bachar el-Assad contre la vieille garde
passant notamment par la formation d’un
nouveau gouvernement rajeuni.
En
2001, une vague de contestation baptisée
le "Printemps de Damas", demandant
l’abrogation de la loi martiale et le rétablissement
des libertés publiques, a atteint
le Baas lui-même. En février
2004, près de 600 militants d’une
association de défense des droits
de l’Homme ont demandé des réformes
politiques et économiques à
travers une pétition qu’ils ont remis
au président Assad. Dans cette pétition,
ils demandaient notamment la libération
des prisonniers politiques, le retour des
exilés et des détails sur
les cas de disparitions de personnes. Fidèle
à ses habitudes, le régime
y a alors répondu par une répression
exemplaire.
La
déception de ne pas voir de changement
réel est vive parmi les opposants.
En effet, depuis que Bachar el-Assad est
arrivé au pouvoir tout semble indiquer
que la rigidité idéologique
n’est pas prête de disparaître.
L’armée demeure une "armée
idéologique" et le fameux article
8 de la Constitution qui indique que le
parti Baas tient un rôle "prééminent
dans la société et l’Etat"
n’a pas encore été aboli.
Il semble néanmoins, à travers
la nouvelle rhétorique du président
et les décisions prises notamment
lors du Xe congrès du parti en juin
2005, que le Baas soit conscient qu’il ne
peut plus continuer à diriger la
Syrie d’une main de fer, comme il le fait
depuis 43 ans.
Les
fragilités du système Assad
semblent inspirer l’opposition syrienne
en exil. Ainsi, les chefs de file de cette
opposition ont récemment annoncé
à Bruxelles la création d’un
front uni destiné à provoquer
la chute du président Bachar el-Assad
et à former un gouvernement provisoire.
Les leaders de l’opposition syrienne conviennent
que ce ne sont pas les masses populaires
qui renverseront le régime, mais
que celui-ci tombera victime de ses contradictions
internes du fait de l’existence de plusieurs
centres de pouvoir (le clan Assad, le parti
Baas, mais aussi l’armée et les services
de renseignements qui lui sont inféodés)
ou d’une intervention externe (Etats-Unis,
Israël).
Incapable
de retenir la leçon irakienne, la
Syrie est probablement à un moment
critique de son histoire. Les prochains
mois nous dirons si la révolution
est possible en dehors du baassisme et si
la tentation islamiste saura être
évitée.