Si
la place de l’islam dans la constitution et
le mode de répartition des richesses
ont récemment suscité des divergences
au sein du parlement irakien, les différentes
communautés du pays ont surtout beaucoup
de mal à se mettre d’accord sur la
définition fédéraliste
du nouvel Irak. Et si les Kurdes ont derrière
eux une expérience de quinze ans d’autonomie,
ce n’est pas le cas des sunnites, habitués
à l’Etat centralisé, et encore
moins des chiites, assoiffés d’autonomie
après trois décennies de domination
sunnite. Les seuls opposants au fédéralisme
sont les Arabes sunnites qui voient dans le
fédéralisme l’éclatement
de l’Irak et la concentration des richesses
dans des régions autonomes contrôlées
par les Kurdes au Nord et les chiites au Sud,
les sunnites devant se contenter du Centre
du pays, largement désertique.
Chacune
des trois principales communautés du
pays cherche à garantir sa présence
sur la scène politique et à
conserver les acquis accumulés par
le passé. Les Arabes chiites sont les
vainqueurs des dernières élections
législatives ; ils détiennent
à ce titre les clés du nouveau
système. Les Kurdes ont réussi
à acquérir un statut d’autonomie
assez avancé depuis la première
guerre du Golfe en 1991 et se sont assurés
la protection par les alliés de la
zone Nord qu’ils peuplent en majorité.
Quant aux Arabes sunnites, ils ont été
les maîtres de l’Etat irakien moderne
depuis sa naissance en 1920. Contrairement
aux récents développements concernant
les communautés arabe chiite et kurde
dans la sphère publique, les acquis
de la communauté sunnite font essentiellement
partie du passé. Les Arabes sunnites
sont à ce titre les principaux perdants
du nouvel Irak postbaassiste et semblent être
parfaitement conscients du défi auquel
ils sont confrontés à l’heure
actuelle.
Le
fédéralisme est l’antithèse
du modèle étatique unitaire
proposé par les panarabes en général
et ceux de l’ancien parti Baas irakien en
particulier. Pour comprendre les récents
blocages parlementaires au sujet de la forme
institutionnelle du nouvel Irak, il est indispensable
de prendre en considération les effets
de la propagande inouïe – tant médiatique
que présente dans les instances éducatives
– entretenue par le Baas, parti auquel appartenait
le président déchu Saddam Hussein.
Une propagande qui entendait mettre en garde
la société irakienne contre
les ingérences étrangères
qui résulteraient d’une autonomie,
même faible, des gouvernorats. L’ancien
régime de Bagdad avait l’habitude d’accuser
l’Iran et Israël d’être les fers
de lance d’un complot mondial fomenté
contre le projet panarabe duquel se revendiquait
le Baas. Les baassistes irakiens voyaient,
à l’instar de leurs aînés
syriens, le complot juif mondial derrière
la cause kurde. Ils suspectaient en outre
des manœuvres perses séfévides
[1]
dans les gouvernorats à majorité
chiite du Sud.
Aujourd’hui
encore, cette vision – archaïque pour
le volet iranien et peu défendable
pour le volet kurde – est fortement présente
dans l’opinion publique arabe en général,
laquelle n’a d’ailleurs jamais connu de régime
autre que centralisé. En effet, depuis
la chute de l’Empire ottoman en 1917, aucun
des pays dits "arabes" qui ont vu
le jour au Moyen-Orient [2]
n’a connu de système politique fédéral
ou décentralisé, exception faite
du statut spécial qu’accordait Le Caire
aux provinces soudanaises avant l’indépendance
de l’Etat soudanais en 1956. Mais là
encore, comme à l’époque de
l’Empire ottoman, il s’agit d’un pays (le
Soudan) qui appartenait à un autre
(l’Egypte) plus qu’il n’en faisait partie.
Le
fédéralisme est ainsi assimilé
dans l’inconscient arabe au séparatisme
des vilayets [3].
Les Arabes, de façon apparemment étonnante,
étaient les premiers à prôner
le fédéralisme dans l’espace
ottoman et la levée de la tutelle d’Istanbul
dans les régions arabophones. Mais
justement, derrière leurs revendications
régionales, ils ourdissaient des visées
séparatistes. Quoi de plus compréhensible,
dans ces conditions, si une partie de l’opinion
publique arabe d’aujourd’hui se remémore
les souvenirs lointains de l’époque
de la botte turque en entendant les parlementaires
kurdes irakiens exprimer les aspirations de
leurs électeurs.
En
second lieu, le fédéralisme
est conçu comme un grand ensemble qui
unit plusieurs petits ensembles. Pour les
panarabes, si un Etat arabe fédéral
devait voir le jour, ce serait le grand Watan
arabi (Patrie arabe) qui remplacerait
la Ligue vacillante des Etats arabes et ferait
des Etats qui y siègent des provinces
fédérées ou décentralisées
du grand Etat arabe prêché par
le panarabisme nasséro-baassiste.
Les
tenants de ce discours soutiennent que les
Etats fédéraux dans le monde
sont toujours nés d’une union d’Etats
autonomes ou confédérés
et non de la désintégration
d’un Etat unitaire. Cet argument est démenti
par les faits, car de nombreux Etats unitaires
dans le monde se sont transformés en
Etats fédéraux suite à
des événements internes ou des
intrigues partisanes ; c’est le cas du Brésil
au moment de l’adoption de la constitution
d’octobre 1988 ou de la Belgique en 1993.
L’idéologie
panarabe, se réclamant de la lignée
du pangermanisme et du panturquisme, propose
une conception intolérante de la nation,
qui exclut les populations non arabes de la
communauté idéale de l’Etat
arabe. Cette vision intolérante de
la nation est aujourd’hui rejetée par
une grande majorité du peuple irakien.
Le
pluralisme politique est incompatible avec
la vision nationale défendue par les
panarabes en général et ceux
d’Irak en particulier, qui voient dans le
modèle fédéral qui leur
est proposé la fin de leur projet.
Il est possible d’affirmer aujourd’hui que
le débat sur le projet constitutionnel
présente aux partisans du panarabisme
une dernière occasion de s’exprimer.
Un
autre sujet prêtant à controverse
est actuellement abordé : la question
du drapeau irakien. Le gouvernement kurde
autonome d’Irak a relancé la polémique
sur le drapeau national la semaine dernière,
en ordonnant de ne hisser que le drapeau kurde
sur les bâtiments publics de la région,
refusant de déployer le drapeau irakien,
"héritage du régime de
Saddam Hussein".
Le
drapeau kurde, rouge et vert frappé
d’un soleil jaune, flotte à présent
sur les bâtiments publics, rapporte
Kurdish Media. "La décision du
président kurde (président de
la région du Kurdistan irakien, autonome
depuis 1991) Massoud Barzani est courageuse
et répond aux aspirations du peuple",
écrit un contributeur du site kurdophone.
"Le drapeau irakien symbolise l’oppression
du peuple kurde par Saddam Hussein",
écrit-il en référence
aux nombreux massacres commis contre les Kurdes
irakiens par l’ancien dictateur de Bagdad.
Les Irakiens n’ont pas encore réussi
à se mettre d’accord sur un nouvel
emblème national après la chute
de Saddam Hussein, en avril 2003.
Lorsque
soumis aux normes d’une approche consistante,
le fédéralisme paraît
convenir à la nature même de
la Mésopotamie et se placer dans la
continuité historique de ce pays. L’Irak
était en effet déjà fédéral
(ou confédéral ?) du temps de
l’Empire ottoman. Trois entités territoriales
autonomes y cohabitaient : Bassorah au Sud,
Bagdad au Centre et Shahrazoud au Nord. S’ils
adoptent à nouveau ses principes, les
Irakiens auront à la fois défié
les théoriciens du panarabisme fascisant
du Baas et affirmé leur attachement
à l’identité plurielle de l’Irak.
Tout en se gardant de tout idéalisme,
on peut imaginer que le nouvel Etat irakien
en train de naître servira peut-être
de modèle à suivre pour ses
voisins. Il serait pluraliste, multiculturel
et multiconfessionnel, représentatif
et démocratique. Mais ce nouvel Irak
serait surtout le premier de ces "pays
arabes" à avoir surmonté
le défi de la modernité.